Que reste-t-il du procès des viols de Mazan?
La société française a été bouleversée par le procès public de 51 violeurs de Gisèle Pelicot, qui a donné un nouvel élan au mouvement féministe et a permis une définition plus claire du viol. Mais pour beaucoup de femmes, le chemin à parcourir est encore bien long.
Gisèle Pelicot quitte le tribunal d'Avignon, en France, où son mari et 50 autres hommes étaient jugés pour l'avoir violée sous soumission chimique, le 19 décembre 2024. (Infographie : Truthdig ; images : AP Photo, Adobe Stock)
PARIS — En tête du cortège du 8 mars, à Paris, pour la Journée internationale de lutte pour les droits des femmes, Gisèle Pelicot avance lentement sur l’avenue, aux côtés de sa fille, Caroline Darian. Autour d’elles, des milliers de manifestantes défilent, pancartes levées au-dessus d’une mer de drapeaux violets : « La honte change de camp », « Écoutez les femmes », « Nous sommes inarrêtables ».
Devenue une figure emblématique de la lutte contre les violences sexuelles après avoir rendu public le procès de son ex-mari et des cinquante hommes qu’il avait recrutés pour la violer pendant son sommeil, Gisèle — qui a depuis abandonné son nom marital — rejoint les rangs de la Fondation des Femmes alors que le cortège parisien s’apprête à s’élancer, vers 14 h 30.
« Nous ne lâcherons rien ! » lance-t-elle à la foule au départ de la marche. Les manifestantes lui répondent par des applaudissements nourris, ponctués de « Merci ! ».
Un instant, la manifestation toute entière — tambours, chants, sifflets — semble converger vers les deux femmes. Certaines manifestantes leur tendent la main, d’autres les acclament, d’autres encore essuient des larmes. Le procès des viols de Mazan a irrémédiablement débordé dans la rue.
Dans le cortège, la photojournaliste et militante féministe Anna Margueritat, qui a couvert le procès et en a tiré un livre — Pour que la honte change de camp — observe la scène. « L’émotion était palpable », confie-t-elle à Truthdig. « Les militantes avaient besoin d’un visage pour incarner leur combat contre les violences sexuelles. Avec Gisèle, elles l’ont enfin trouvé. »
« L’émotion était palpable »
Un an plus tôt, à Avignon, la procureure Laure Chabaud adressait un appel aux juges de la cour criminelle du Vaucluse : « Par votre verdict, vous signifierez qu’il n’y a pas de fatalité à subir pour les femmes, ni de fatalité à agir pour les hommes. » Trois semaines plus tard, les 51 accusés étaient reconnus coupables.
Au cœur de cette affaire, Dominique Pelicot a, pendant plus de dix ans, drogué sa femme et recruté des inconnus pour la violer dans son sommeil. Les crimes ne se sont pas déroulés dans des ruelles sombres, des caves dissimulées ou des chambres d’hôtel anonymes, mais dans les espaces les plus intimes du quotidien : la maison du couple dans la paisible commune provençale de Mazan, le lit conjugal, la voiture, la maison de vacances de leur fille.
Par son ampleur — plus de 200 agressions, au moins 83 violeurs dont 51 identifiés —, l’affaire s’impose comme l’une des plus marquantes de ces dernières décennies. Les preuves sont à l’avenant : des milliers de photographies et de vidéos, méticuleusement archivées par Dominique Pelicot dans un dossier au titre d’une glaçante neutralité : « Abus ».
Mais ce qui fait de ce procès un point de bascule, c’est moins son horreur que ce qu’il met au jour : la banalité des agresseurs, les angles morts du système judiciaire, et les ravages de la soumission chimique. Et, surtout, le courage de Gisèle Pelicot.
À 72 ans, cette grand-mère de sept petits-enfants a refusé le huis clos, renoncé à l’anonymat et exigé la publicité des débats, allant jusqu’à réclamer la diffusion des images de ses propres viols. Ce choix a fait basculer le procès : d’un cadre strictement judiciaire, il est devenu une confrontation collective et nationale.
Pendant seize semaines, des journalistes du monde entier — majoritairement des femmes — se sont agglutinées dans une salle trop étroite pour contenir l’ampleur de ce qui s’y jouait.
J’ai couvert une partie du procès à Avignon, puis le procès en appel à Nîmes en octobre suivant, revenant jour après jour dans un lieu où l’insoutenable calvaire de Gisèle côtoyait la banalité procédurale d’un énième procès pour viol. Un peu plus d’un an après, une question demeure : Qu’a véritablement changé le procès des viols de Mazan ? Y-a-t-il toujours une fatalité à subir pour les femmes, une fatalité à agir pour les hommes ? Ces derniers prendront-ils un jour leurs responsabilités?
(Pas) tous les hommes ?
« Les hommes voient cette affaire comme un simple incident sordide et isolé », me confiait Bernadette Teyssonnière, 69 ans, lors de notre première rencontre devant le tribunal d’Avignon, en octobre 2024, un mois après l’ouverture du procès. « Nous, les femmes, nous n’avons pas ce luxe », ajoutait-elle d’un ton presque détaché, se serrant dans ses propres bras pour mieux se protéger du froid.
J’ai rencontré Bernadette à l’aube, alors que nous faisions la queue devant le palais de justice, lors de mon premier jour au procès. Récemment retraitée de l’industrie pharmaceutique, elle vit à Sarrians, à 25 kilomètres d’Avignon, et s’y rend chaque jour depuis l’ouverture du procès — « Pour comprendre », m’a-t-elle dit. Emmitouflée dans un élégant manteau gris et une écharpe rouge vif, elle m’a adressé un sourire rassurant lorsque j’ai rejoint la file d’attente, une lente procession se formant dans la pénombre, principalement composée de femmes.
« Les hommes voient cette affaire comme un simple incident sordide et isolé »
« Durant les premiers jours du procès, » m’a confié Bernadette, « nous n’avions aucun moyen de savoir si les hommes assis à côté de nous étaient des spectateurs, des journalistes… ou des violeurs. » Pendant ces premières semaines, la frontière était floue. N’importe quel homme croisé au tribunal ou dans les rues d’Avignon pouvait, en théorie, être l’un des agresseurs de Gisèle en liberté, en attente de son jugement.
Lors d’une conférence intitulée « Speaking Out: Women and Justice in France », organisée le 17 mars dernier à la Bibliothèque américaine de Paris devant un public presque exclusivement féminin, Catherine Porter, correspondante du New York Times en France, décrit le même vertige. « Voir le nombre d’hommes qui avaient été dans la chambre de Gisèle, et à quel point ils semblaient tous normaux, » raconte-t-elle, « était profondément glaçant. »
Habituée à couvrir des procès pour viol, elle reconnait n’avoir jamais ressenti avec une telle acuité l’ampleur quotidienne du phénomène. Dès le premier jour, elle a compris que le procès Pelicot « soulèverait des questions existentielles et entraînerait une prise de conscience nationale ».
La philosophe féministe Manon Garcia, comme nombre d’intellectuels et de militantes en France et à l’étranger, soutient depuis longtemps que les violeurs ne sont pas des anomalies reléguées aux marges de la société, mais des individus profondément inscrits dans le tissu social — pères, collègues, voisins. Le procès Pelicot a rendu cette réalité impossible à esquiver, l’exposant au grand jour, au point que ses travaux ont été cités par la défense de Gisèle lors de sa plaidoirie finale.
Garcia s’est rendue à Avignon pour suivre le procès en philosophe. Son livre, Vivre avec les hommes, en restitue le déroulé et les effets sur la société française. « Comme beaucoup de femmes, une question ne cesse de me tarauder, de me hanter, qui revient, lancinante, quand je m’y attends le moins : peut-on vivre avec les hommes ? À quel prix ? »
Tout le monde en France n’était pas prêt à affronter ces interrogations. Au fil des audiences, le refrain désormais familier — #PasTousLesHommes — a resurgi sur les réseaux sociaux, réflexe défensif visant à contenir la portée de ce qui se révélait. Dominique Pelicot a été érigé en anomalie, en pervers par excellence, surnommé « l’ogre de Mazan », comme si ses crimes relevaient de l’exception plutôt que du système. Une grande partie des médias traditionnels ont suivi cette ligne, s’attardant sur la logistique des viols — la drogue, le forum, la planification, les vidéos — plutôt que sur les cadres culturels qui avaient permis à Dominique Pelicot d’organiser ces crimes pendant plus d’une décennie, sans jamais être détecté ni signalé.
Mais les faits ont résisté à cette tentative de réduction. Gisèle ayant choisi un procès public, la France a découvert que ses violeurs — recrutés sur un forum au nom provocateur, « À son insu » — formaient un échantillon presque ordinaire de la société. Ces « Monsieur Tout-le-monde », comme les ont qualifiés certains médias, étaient pompier, avocat, infirmier, ouvrier, chauffeur routier, journaliste. Âgés de 21 à 68 ans au moment des faits, certains étaient pères, d’autres grands-pères. Certains sont revenus à plusieurs reprises chez les Pelicot — l’un d’eux à six reprises. Pas un seul n’a alerté les forces de l’ordre.
« Ce procès nous a rappelé quelque chose que nous savions déjà, mais que nous devons sans cesse réapprendre pour vraiment l’intégrer », résume Anna Margueritat : « qu’il n’existe pas de “profil type” du violeur. »
Dans le train qui me ramenait à Paris après ma première journée au tribunal, j’ai croisé Aurélie M., étudiante de 18 ans rencontrée dans la salle d’audience. Aurélie, qui souhaite rester anonyme, m’a dit avoir suivi le procès depuis des semaines via les comptes rendus en direct sur les réseaux sociaux, puis s’être décidée à s’y rendre en personne. Assise face à moi, ses devoirs de mathématiques étalés sur la table, surligneur à la main, elle a semblé chercher ses mots : « #MeToo a montré que chaque femme peut être une victime. Mais ce procès nous montre que n’importe quel homme peut être un agresseur. »
Et la jeune fille d’ajouter : « Quand Gisèle a ouvert les portes de son procès, elle nous a forcés à regarder la réalité en face : aucun de ces hommes n’était un monstre tapi dans l’ombre. Ce sont juste… des hommes. Comme ceux que nous connaissons. »
« Ce procès nous montre que n’importe quel homme peut être un agresseur. »
Un an plus tard, à la bibliothèque américaine, Catherine Porter n’a toujours pas oublié cette prise de conscience : « J’y pense chaque fois qu’un homme s’assoit à côté de moi dans le métro », confie-t-elle.
Un procès révélateur
Si le procès a suscité une prise de conscience sociale, il a également révélé une faille plus structurelle : les limites du droit français en matière de viol.
Lors de la conférence à la bibliothèque américaine, les intervenantes ont été interrogées sur le caractère spécifiquement français — ou non — de l’affaire des viols de Mazan. Leur réponse fut nuancée, presque unanime : non, ces crimes en eux-mêmes n’ont rien de spécifiquement français ; mais la manière dont ils ont été jugés a mis en lumière la fragilité, et parfois la violence, des procès pour viol dans la France contemporaine.
Malgré des preuves accablantes — vidéos, photographies, aveux —, Gisèle a été confrontée aux mécanismes habituels de la suspicion. Des interrogations ont persisté sur sa vie conjugale, sa sexualité, son éventuelle complicité. Tout au long du procès, le doute s’est déplacé, insidieusement, vers la victime.
Au cœur de cette problématique se trouvait la définition juridique du viol. Dans le droit pénal français, la preuve de l’intention demeure centrale. Pendant des décennies, les procès pour viol ont reposé sur la démonstration que l’auteur avait sciemment mobilisé l’un des quatre éléments constitutifs : « violence, contrainte, menace ou surprise ». Jusqu’à récemment, cela signifiait que, sans intention caractérisée, le viol ne pouvait être juridiquement établi.
Le procès Pelicot a mis en lumière, en temps réel, les limites de ce cadre. Une avocate de la défense a ainsi soutenu que son client n’avait peut-être pas eu l’intention de violer Gisèle, au motif qu’il la croyait éveillée — s’appuyant sur des images où les hanches de la femme inconsciente semblaient se mouvoir. Et ce, malgré les ronflements monotones de Gisèle, que j’entends encore parfois dans mon sommeil, plus d’un an après.
« Le huis clos lors d’un procès ne protège pas la victime », rappelle Anna Margueritat. « Il empêche la société de voir à quel point les victimes de viol sont maltraitées. »
Pendant des années, les militantes féministes ont plaidé pour une définition du viol fondée sur le consentement, afin que l’absence d’intention ne puisse plus servir de ligne de défense face au refus manifeste de la victime. Bien avant le procès Pelicot, des collectifs comme #NousToutes, aux côtés d’ONG et d’associations de défense des droits, dénonçaient une « culture du viol » enracinée dans la société comme dans le système judiciaire, et appelaient à l’avènement d’une « culture du consentement ».
En 2023, à l’Assemblée nationale, les députées Marie-Charlotte Garin et Véronique Riotton lançaient une mission d’information sur l’intégration du consentement dans la loi, dans le sillage de pays comme la Suède, l’Allemagne, l’Espagne ou le Royaume-Uni, déjà dotés de législations fondées sur cette notion. Mais c’est à Avignon, face à l’accumulation des faits et des arguments, que l’urgence est devenue indéniable.
Anticipant ce basculement — sans qu’il ait encore d’effet juridique — le président du tribunal a choisi d’interroger chaque accusé : « Madame Pelicot vous a-t-elle donné son consentement ? »
Les réponses ont varié. Certains des accusés ont invoqué un consentement perçu comme implicite, qui aurait été donné par Dominique Pelicot pour sa femme dans ses échanges de SMS avec ses futurs complices. D’autres ont reconnu ne pas savoir ce que recouvrait précisément la notion de consentement. Assise dans la salle d’audience, j’ai été frappée non pas par l’incohérence de ces réponses mais par leur logique : ces hommes n’improvisaient pas, ils donnaient à voir une conception partagée, dans laquelle le consentement des femmes peut être présumé, délégué, voire ignoré.
Malgré des preuves accablantes, Gisèle a été confrontée aux mécanismes habituels de la suspicion.
Leurs réponses ont exposé au grand jour l’étendue de la culture du viol.
Lors du prononcé des verdicts, en décembre 2024, plusieurs collectifs féministes — Les Amazones, Les Tricoteuses Hystériques, Nous Toutes — se sont rassemblés devant le tribunal. Pour beaucoup, les peines — vingt ans pour Dominique Pelicot, de trois à quinze ans pour ses complices — ne reflétaient pas pleinement la gravité des faits, les accusés ayant, selon elles, trop facilement invoqué l’absence d’intention face à l’absence de consentement de la victime.
À l’automne 2025, en partie sous l’effet de ce procès, la France a adopté une nouvelle définition légale du viol, promulguée par Emmanuel Macron, intégrant explicitement l’absence de consentement — une évolution qui, quelques mois plus tôt, paraissait encore incertaine.
Le débat, toutefois, reste ouvert. Dans une tribune publiée dans Le Monde, Manon Garcia a notamment souligné que la définition du viol ne devrait pas dépendre du comportement de la victime, et que « croire qu’il suffit de définir le viol par le non-consentement pour y mettre fin est illusoire ». Reste que l’affaire a contribué à élargir la discussion publique autour de cette notion encore trop peu connue.
En octobre suivant, un an après le procès initial, un seul accusé a fait appel devant la cour de Nîmes. Ce nouveau procès, resserré autour d’un seul homme, a offert un autre éclairage sur les mécanismes à l’œuvre dans les tribunaux français. D’emblée, la défense a tenté d’introduire des images de prises avant les faits — photographies de Gisèle en sous-vêtements ou nageant nue — selon une stratégie éprouvée : sexualiser la victime, instiller le doute, suggérer une forme de complicité.
Les avocats de Gisèle s’y sont opposés. « Je croyais que nous avions dépassé ce genre de pratiques », a plaidé Maître Stéphane Babonneau, dénonçant une forme de victimisation secondaire, infligée par le processus judiciaire lui-même. Le tribunal a suivi : les images ont été jugées non pertinentes et écartées. Une limite a ainsi été posée — celle d’une justice qui reconnaît que la recherche de la vérité n’exige pas la répétition de la violence.
« L’espoir, » explique Anna Margueritat, « c’est que ce refus de la victimisation secondaire fasse jurisprudence, et que la société accorde à toutes les victimes la même dignité qu’à Gisèle. »
La soumission chimique sous les projecteurs
Bernadette Teyssonnière, retrouvée à Nîmes, reste sceptique quant à l’impact durable des procès Pelicot. « Ce qui changera véritablement les choses, » soutient-elle, « c’est l’éducation sexuelle à l’école et une meilleure formation des médecins pour détecter les cas de soumission chimique. »
Car s’il est un aspect de l’affaire qui a profondément marqué les esprits, c’est bien celui de la soumission chimique — cette violence facilitée par l’administration de substances. Pendant près de dix ans, Dominique Pelicot a drogué sa femme avec de puissants anxiolytiques, dissimulés dans sa nourriture et son vin, la plongeant dans un état de quasi-inconscience. C’est dans cet état — incapable de résister, incapable même de comprendre — que des dizaines d’hommes ont pénétré son domicile, son corps, sa vie.
Au tribunal, des experts en ont décrit les effets cliniques : pertes de mémoire, confusion, dissociation. Mais ce que le procès a surtout révélé, avec une netteté implacable, c’est la facilité avec laquelle un tel état peut être induit — et la difficulté à le détecter, tant pour les victimes que pour les professionnels de santé.
Longtemps, la soumission chimique a été reléguée aux marges, associée aux boîtes de nuit, un danger pensé comme réservé aux jeunes personnes dans le monde de la fête. L’affaire Pelicot a fait voler cette représentation en éclats. Elle a montré que la forme la plus insidieuse — et la plus durable — de ce contrôle pouvait s’exercer au sein même du foyer, administrée non par un inconnu, mais par un être connu et cher.
Le procès des viols de Mazan a aussi révélé à quel point ces pratiques circulent, se partagent, s’organisent. En Allemagne, des enquêteurs ont mis au jour des groupes en ligne où des dizaines de milliers d’hommes échangeaient récits d’empoisonnement — visant leurs compagnes, parfois des membres de leur famille — et conseils précis sur les dosages et les substances. L’ampleur du phénomène reste difficile à cerner. Mais une chose apparaît nettement : la soumission chimique n’est pas une dérive isolée. Elle s’inscrit dans des réseaux, prospère dans l’anonymat numérique et se nourrit d’une culture qui continue de la minimiser.
Longtemps, la soumission chimique a été reléguée aux marges.
Dans le sillage du procès, la fille de Gisèle, Caroline Darian, a créé l’association M’endors pas. L’organisation documente les cas, accompagne les victimes et milite pour faire reconnaître la soumission chimique comme un enjeu de santé publique. Darian le répète : ce qui est arrivé à sa mère n’a rien d’exceptionnel — sinon d’avoir été minutieusement documenté.
Cet argument a trouvé un écho inattendu dans la sphère politique. L’affaire impliquant la députée Sandrine Josso, qui affirme avoir été droguée par un sénateur, a remis la question au centre du débat à l’Assemblée nationale en 2024, quelques mois avant l’ouverture du procès Pelicot.
Depuis, Josso et Darian plaident pour un renforcement des cadres juridiques, des protocoles de dépistage plus rigoureux et une meilleure formation des professionnels de santé. De nouvelles recommandations ont émergé, invitant les médecins à reconnaître les signes de soumission chimique — pertes de mémoire inexpliquées, fatigue persistante, changements de comportement soudains. Autant de symptômes longtemps négligés ou mal interprétés, et qui, dans le cas de Gisèle, n’avaient jamais été identifiés.
J’ai interrogé ma propre pharmacienne, Sophie M., qui a souhaité rester anonyme, sur l’impact du procès dans sa pratique quotidienne. Le changement, m’a-t-elle dit, a été presque immédiat. « Quand une patiente arrive en disant qu’elle ne se souvient pas de sa soirée de la veille, », m’a-t-elle expliqué, « on l’oriente vers les urgences, c’est une évidence. » Mais, ces derniers mois, son regard a évolué. Certains signes — trous de mémoire, fatigue inhabituelle, blessures répétées — qu’elle aurait autrefois relativisés l’alertent désormais. « Aujourd’hui, ces choses-là m’inquiètent plus qu’avant », confie-t-elle.
La honte doit changer de camp
À bien des égards, le procès Pelicot a marqué un tournant. La loi a évolué. La conscience collective autour de la culture du viol et de la soumission chimique s’est affermie. Le consentement s’est imposé comme un sujet central, dans les tribunaux comme dans le débat public. Et la honte, comme l’avait exigé Gisèle, commence à se déplacer — des victimes vers les agresseurs.
Mais ce déplacement reste partiel. Car si la honte change de camp, la prise de conscience, elle, ne s’est pas diffusée de manière égale.
Depuis le procès, je me surprends à observer les rames de métro, les cafés, les salles d’attente. Qui lit les livres consacrés à l’affaire Pelicot ? Qui en parle ? Qui s’affaire à faire perdurer son héritage ? Presque toujours, des femmes. Des femmes qui, comme me le disait Bernadette Teyssonnière ce matin glacial à Avignon, n’ont pas le luxe de détourner le regard.
La honte, comme l’avait exigé Gisèle, commence à se déplacer — des victimes vers les agresseurs.
Au mois de mars, à la Sorbonne, j’ai remarqué un de mes étudiant lisant les mémoires de Gisèle, Et la joie de vivre, parus le 17 février. Intriguée, je l’ai interrogé sur ce choix de lecture. Yasser B., 22 ans, m’a répondu que le livre lui avait été offert par sa mère. « Elle voulait mon avis », m’a-t-il expliqué. « Elle en avait parlé avec toutes ses amies, mais elle voulait savoir ce qu’un jeune homme en pensait. »
Lui-même avait vu plusieurs de ses amies lire cet ouvrage à sa sortie en librairie, sans envisager de s’y plonger lui-même. Aujourd’hui, à mi-parcours, il en a déjà acheté deux autres exemplaires pour les offrir à ses camarades. « Avant, je pensais que Gisèle avait ouvert les portes de son procès pour donner du courage aux femmes. Maintenant, je comprends qu’elle l’a fait pour nous tous. »
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