Les États-Unis prétendent aider la RDC, mais l’enjeu réel est le contrôle des minerais
Avocats et militants congolais contestent les récents accords conclus avec Washington, estimant qu’ils privent la RDC de sa souveraineté sur ses ressources, sur ses lois, et sur sa fiscalité.
Activités de survie en bord de route dans la commune de Matete, à Kinshasa. (Infographie : Truthdig. Photo : Landry Ndungi et Adobe Stock)
KINSHASA – À Kinshasa, dès l’aube, les rues s’animent au rythme d’une économie informelle omniprésente. Vendeurs ambulants, moto-taxis, petits métiers improvisés : ici, survivre est une lutte permanente. Le coût de la vie, quant à lui, ne cesse d’augmenter. Le panier de la ménagère, le transport, le carburant : tous subissent les fluctuations d’un taux de change instable. Pour de nombreux ménages, couvrir les besoins essentiels relève désormais du privilège.
Pourtant, la République démocratique du Congo est riche en ressources naturelles et détient certaines des matières premières les plus recherchées du monde – notamment du cobalt, du tantale, du cuivre, et du lithium, des minerais essentiels à la transition énergétique mondiale, à l’industrie électronique, et à celle de l’armement. Cette richesse n’a pas échappé aux États-Unis, lesquels ont imposé à la RDC un accord qui, de fait, échange le soutien « sécuritaire » américain contre l’accès des entreprises états-uniennes aux ressources minières du pays. La RDC ne tirera aucun avantage de cet accord – ni économiquement, ni en termes de souveraineté. Au sein du pays, la résistance s’intensifie.
La majorité des 17 millions d’habitants de la capitale, vivant avec moins de deux dollars par jour, n’est pas prise en compte dans cet accord. L’une d’entre eux, Marie Olela, ajuste ses légumes sur une petite table en bois, au bord d’une route poussiéreuse de Kinshasa. Autour d’elle, le bourdonnement des générateurs – solution aux coupures d’électricité chroniques – couvre les conversations. « Ici, on vit au jour le jour, » confie-t-elle à Truthdig. « Parfois il n’y a pas de courant pendant plusieurs jours. »
Un peu plus loin, Jean-Claude Mpongo, conducteur de moto-taxi, attend un client. « Le Congo est riche, tout le monde le dit, » assure-t-il. « Mais nous, on ne voit pas cette richesse. Les routes sont mauvaises, le travail est rare, et la vie devient de plus en plus chère. »
Faute d’emplois formels, près de 90 % des revenus proviennent de l’économie informelle. Le chômage des jeunes est massif : plus de 60 % des jeunes en quête de travail sont durablement sans emploi. Pour beaucoup de Congolais, chercher du travail est devenu un travail en soi.
Le quotidien en RDC est encore plus difficile en dehors de la capitale. Les provinces orientales concentrent des minerais stratégiques, notamment les « trois T » — tungstène, tantale et étain — ainsi que du cuivre et de l’or. Depuis plus de trente ans, des groupes armés se disputent le contrôle de ces zones minières. En 2021, le M23, soutenu par le Rwanda et l’un des plus de 100 groupes armés présents dans le pays, a relancé son offensive à l’est, provoquant le déplacement de plus de 1,6 million de personnes.
« Les routes sont mauvaises, le travail est rare, et la vie devient de plus en plus chère. »
Des représentants de Kigali et de Kinshasa se sont rencontrés à Washington les 17 et 18 mars. Ils ont convenu de mesures concrètes, dont un désengagement progressif des forces rwandaises. Cet accord fait suite à un premier engagement, négocié sous l’égide du président américain Donald Trump et signé à Washington le 4 décembre 2025.
Sur le terrain, un retrait du M23 a effectivement été observé ces derniers jours, mais les Congolais restent prudents quant à sa durabilité. Des affrontements sporadiques se poursuivent dans certaines zones de l’est du pays, où les groupes armés demeurent actifs. Depuis le début de l’année 2026, plus de 74 000 personnes ont déjà été nouvellement déplacées en RDC, portant le total des déplacés internes à 6,5 millions. Plus de 76 % de ces déplacements sont dûs à des attaques et affrontements armés.
En ce même jour de décembre 2025, Kinshasa et Washington ont aussi signé un accord économique stratégique et un protocole d’accord sur la sécurité. Ces accords prévoient des investissements américains dans les infrastructures destinées à soutenir la chaîne d’approvisionnement des minéraux ; accordent aux investisseurs américains un droit de regard prioritaire sur les projets ; et garantissent l’accès des États-Unis à des ressources comme le cobalt et le cuivre. Le protocole sécuritaire vise à stabiliser les provinces en conflit, renforcer les capacités de défense et de renseignement, et lutter contre les trafics transfrontaliers liés aux minerais.
En janvier dernier, Kinshasa a transmis aux États-Unis une liste de plus de 25 actifs miniers susceptibles d’accueillir des investissements. Parmi eux figure Rubaya, site stratégique du Nord-Kivu où la concentration en tantale varie entre 20 % et 40 %, représentant environ 15 % de la production mondiale. La province du Nord-Kivu est actuellement sous le contrôle des rebelles du M23, soutenus par le Rwanda.
Récemment, plusieurs glissements de terrain ont frappé les mines de Rubaya. Le plus récent, le 7 mars dernier, a fait une dizaine de morts, trois jours seulement après celui du site de Gasasa, également à Rubaya, qui a tué plus de 200 personnes. Fin janvier, l’effondrement d’une mine à Rubaya avait déjà causé la mort d’environ 400 personnes, à la suite d’un glissement attribué à de mauvaises pratiques d’exploitation et à un manque d’entretien.
La répétition de ces drames met à nu la vulnérabilité extrême des sites miniers artisanaux du Nord-Kivu, où des centaines de milliers de creuseurs travaillent quotidiennement dans des conditions précaires, sur des collines instables et saturées de galeries creusées sans aucune norme de sécurité.
Les États-Unis portent atteinte à la souveraineté de la RDC
Dans ce contexte, les accords avec les États-Unis sont très mal perçus par les citoyens congolais.
Plusieurs avocats ont saisi la Cour constitutionnelle pour contester la validité de l’accord. Parmi eux, Jean-Marie Kalonji, militant des droits humains basé à Kinshasa et juriste en droit international, dénonce une violation directe de la Constitution congolaise. « Cet accord viole l’article 214, » a-t-il déclaré à Truthdig. « Ce type d’engagement doit impérativement être approuvé par une loi, donc par le Parlement. Dans certains cas, » ajoute-t-il, « un tel engagement peut même nécessiter un référendum. »
En décembre, les accords avec les États-Unis ont été signés sans consultation préalable du Parlement de la RDC. Ils ne lui ont été soumis que le 7 mars, soit trois mois plus tard.
« La consultation doit intervenir en amont, pas en aval, » insiste Kalonji. « Ce que nous voyons ici, c’est un accord majeur signé sans débat préalable. » Compte tenu de ses implications pour la souveraineté nationale, l’avocat va jusqu’à qualifier la démarche de « haute trahison. »
Il pointe notamment l’article VI de l’accord qui prévoit la cogestion américano-congolaise des minerais, estimant qu’elle introduit un partage de contrôle sur des ressources stratégiques du pays.

Mais c’est surtout l’article VI.9.b qui suscite son inquiétude. Selon lui, « cette disposition confierait à une commission mixte RDC–États-Unis un rôle dans la supervision du régime fiscal, budgétaire, et des investissements. Or, en République démocratique du Congo, ces matières relèvent du Parlement. »
Pour Kalonji, une telle configuration reviendrait à déplacer une partie du pouvoir décisionnel en dehors des institutions nationales, dans un secteur – les ressources minières – qui constitue le socle de l’économie congolaise.
Dans un marché mondial concurrentiel, « la RDC risque de perdre sa capacité à fixer les prix ou à choisir librement ses partenaires », avertit Kalonji, évoquant certaines clauses de l’accord avec les États-Unis – notamment les articles IX.1, XI.1.a et XII.2.a – qui pourraient imposer des réformes dans des domaines sensibles comme la fiscalité ou les recettes publiques.
« Les lois nationales sont conçues pour protéger l’État et son peuple, » ajoute-t-il. « Ici, certaines dispositions semblent les contourner. »
« Dès lors que l’on touche à la fiscalité, au budget et à la gestion des ressources naturelles, » conclut Kalonji, « on touche au cœur même de la souveraineté de l’État. »
Les requérants demandent désormais l’annulation pure et simple de l’accord.
« Ce que nous voyons ici, c’est un accord majeur signé sans débat préalable. »
Les organisations de la société civile partagent les critiques des avocats. La coalition Le Congo N’est Pas À Vendre (plateforme de la société civile composée d’ONG et d’activistes luttant contre la corruption et l’impunité) ainsi que la Coalition Africaine sur les Minerais Verts dénoncent l’opacité du processus de signature, marqué par l’absence de consultation publique et la diffusion initiale du document en anglais — un détail qui, selon les deux coalitions, symbolise une exclusion plus large de la population dans ce pays où le français est la langue officielle.
Dans leur rapport, les deux groupes pointent l’octroi d’un ensemble d’avantages fiscaux importants aux investisseurs américains, notamment un régime préférentiel et des exonérations. L’accord prévoit également que la RDC s’engage à adapter son cadre juridique – y compris certaines lois fiscales et, potentiellement, la Constitution – dans un délai de douze mois.
Pour les deux coalitions, ces engagements soulèvent plusieurs interrogations. Elles pointent un risque de perte de souveraineté dans la définition des politiques fiscales et économiques, ainsi qu’un possible affaiblissement du cadre légal existant, notamment du Code minier de la RDC. Promulgué en 2018 par l’ancien président Joseph Kabila, ce code minier contient déjà des dispositifs encadrant les incitations aux investisseurs. C’est le cas, par exemple, de « la législation sur les zones économiques spéciales ».
Les organisations « craignent que ces incitations fiscales discrétionnaires ne débouchent sur la captation des revenus par l’élite congolaise au détriment des citoyens congolais et instaurent un déséquilibre de traitement des opérateurs miniers impliqués dans les filières des minerais critiques en RDC. »
Un échange inégal
Au micro de Truthdig, Emmanuel Umpula, directeur exécutif de l’African Natural Resources Watch (AFREWATCH), interroge notamment la capacité de la RDC à s’inscrire efficacement dans une logique d’affaires : « Sommes-nous réellement préparés ? Qui, en RDC, est en mesure de faire des affaires ou de participer à ce partenariat ? Qu’est-ce que le pays a investi dans ce domaine ? »
La RDC manque de main-d’œuvre qualifiée, la majorité de la population travaillant dans le secteur informel. En 2020, seuls 8 % des hommes et 5 % des femmes avaient accès à l’enseignement supérieur. Les infrastructures, notamment électriques, restent très insuffisantes : seulement 22 % de la population y a accès.
Selon Umpula, ce type de “coopération” entre les États-Unis et la RDC relève avant tout du monde des affaires, et nécessite une préparation en amont des acteurs congolais appelés à collaborer avec les investisseurs américains. Il insiste également sur plusieurs exigences clés, notamment le transfert de compétences, la transformation locale des ressources et la transparence dans la mise en œuvre des accords.
Mais les États-Unis privilégient avant tout le contrôle des minerais congolais, dans un contexte de compétition mondiale accrue pour l’accès aux ressources nécessaires aux technologies, à l’armement, et à la transition énergétique.
« Qui, en RDC, est en mesure de faire des affaires ou de participer à ce partenariat ? »
« L’économie mondiale est engagée dans une révolution énergétique, » souligne Bob Kabamba, politologue à l’Université de Liège et directeur de la Cellule d’appui politologique – Afrique – Caraïbes. « Cela implique un besoin accru de réserves stratégiques, notamment de cobalt et de cuivre, dont la RDC est un producteur majeur. »
Le pays, explique-t-il, concentre à lui seul plus de 70 % des réserves mondiales de cobalt, et assure une part dominante de sa production. La Chine contrôle actuellement une large part de l’extraction et de la transformation des minerais congolais, lui conférant un quasi-monopole dans certaines chaînes de valeur.
« Pour les États-Unis, cette domination constitue un enjeu stratégique, » souligne Kabamba. « Leur objectif est de réduire cette dépendance en diversifiant les partenaires et les circuits d’approvisionnement. »
La rivalité des États-Unis avec la Chine se matérialise aussi dans les infrastructures de la RDC et du reste de l’Afrique. Deux grands axes structurent aujourd’hui l’exportation des minerais d’Afrique centrale. À l’Est, un corridor logistique relie les zones minières à Dar es Salaam, en Tanzanie, historiquement utilisé pour les exportations vers l’Asie, notamment la Chine. À l’Ouest, les États-Unis soutiennent le développement d’un autre axe : le corridor de Lobito, via l’Angola, qui vise à réorienter une partie des flux miniers vers l’Atlantique.
Mais cet axe occidental soutenu par les États-Unis reste partiellement inachevé, notamment sur le territoire congolais, ce qui nécessite des investissements et une coordination régionale accrue.
De plus, dans ces chaînes d’approvisionnement, la RDC demeure cantonnée à un rôle de producteur de matières premières. « Les minerais sont extraits localement mais transformés ailleurs. Ce sont ces pays qui captent la valeur ajoutée », ajoute Kabamba, qualifiant ce système d’« extractivisme capitaliste global. »
Dans ce schéma limité, la RDC tire essentiellement des revenus fiscaux de l’extraction, sans bénéficier pleinement de la chaîne de valeur industrielle. « Tant que la transformation ne se fait pas sur place, il est difficile de parler de développement économique intégral. On reste dans un système d’échanges inégaux, » insiste Kabamba.
Le code minier congolais de 2018 impose aux entreprises de consacrer seulement 0,3 % de leur chiffre d’affaires au financement de projets de développement communautaire – un pourcentage minuscule dont les communautés locales profitent à peine.
« On reste dans un système d’échanges inégaux, »
Cette relation inégale entre la RDC et les États-Unis et la Chine se reflète aussi dans les conditions de travail et le niveau de vie locaux . En RDC, quelque 35 000 enfants travaillent dans l’exploitation artisanale du cobalt. Ils participent notamment au lavage, au tri ou au creusement des minerais, sur un total estimé à près de 255 000 mineurs artisanaux. Les ouvriers miniers sont exposés à des maladies respiratoires, à des accidents et à des blessures, ainsi qu’à des conditions de travail inhumaines – des journées de 9 heures pour un revenu quotidien médian de $3,28 ($3,52 pour les hommes ; $1,84 pour les femmes.
L’exploitation minière en RDC est également liée à des enjeux sécuritaires, en particulier dans l’Est du pays. Plusieurs mécanismes régionaux ont été mis en place pour tenter de limiter le lien entre minerais et conflits, notamment à travers la traçabilité et la certification. Parmi eux, la Conférence internationale de 2009 sur la région des Grands Lacs visait à encadrer l’exploitation minière afin qu’elle ne finance pas les groupes armés. Mais sur le terrain, ces mécanismes peinent à fonctionner pleinement.
« Dans un contexte de faible capacité étatique et de corruption, » souligne Kabamba, « il est difficile de garantir une certification fiable. L’État n’a pas toujours les moyens de contrôler efficacement les circuits d’exploitation. »
Enfin, Kabamba relativise l’idée selon laquelle les accords économiques et l’implication des États-Unis garantiraient la « sécurité » ou pourraient, à eux seuls, stabiliser la région. L’Est de la RDC est en proie à des conflits depuis plus de trente ans. Depuis 1996, le conflit dans l’est de la RDC a fait environ six millions de morts.
« Les conflits ne sont pas uniquement liés aux minerais, » conclut Kabamba. « Ils sont aussi enracinés dans des questions foncières, communautaires, et politiques. Tant que les causes profondes ne sont pas traitées, ces accords ne suffiront pas à ramener une stabilité durable, notamment dans les relations entre la RDC et le Rwanda. »
Rock Solid JournalismIn 2026, amid chaos and the nonstop flurry of headlines, Truthdig remains independent, fact-based and focused on exposing what power tries to hide.
Support Independent Journalism.
You need to be a supporter to comment.
There are currently no responses to this article.
Be the first to respond.