En République démocratique du Congo, la bataille contre l’épidémie d’Ebola se livre sur tous les fronts
Alors que l’épidémie d’Ebola continue de se propager, les autorités sanitaires savent déjà que le virus ne sera pas leur seul adversaire
Des agents de santé s'occupent d'un patient atteint d'Ebola au centre de traitement de Rwampara, en Ituri (Congo), le jeudi 18 juin 2026. (Photo AP/Moses Sawasawa)
Kinshasa, République démocratique du Congo – Dans les collines poussiéreuses de Mongbwalu, cité minière de la province de l’Ituri, personne ne parlait encore d’Ebola lorsque les premiers décès ont commencé à se multiplier. Tout a commencé fin avril, avec le retour d’un infirmier malade à Bunia, chef-lieu de l’Ituri province avec ses quelque 1,5 millions d’habitants. Il meurt quelques jours plus tard.
Comme le veut la tradition dans de nombreuses communautés de la région, parents, voisins et proches se rassemblent alors dans la ville voisine de Mongbwalu pour rendre un dernier hommage au défunt. Son épouse, qui l’avait soigné et avait participé aux rites funéraires, décède peu de temps après. Plusieurs personnes manipulent les deux corps au cours des cérémonies. En l’espace de deux semaines, au sein de cette même famille, 15 personnes vont décéder à Mongbwalu. À ce moment-là, personne ne soupçonne encore la présence du virus Ebola.
« Beaucoup pensaient qu’il s’agissait de fétiches ou d’un phénomène surnaturel. Personne n’imaginait qu’il pouvait s’agir d’Ebola », raconte à Truthdig Isaiah Katavu, habitant de Bunia.
« Personne n’imaginait qu’il pouvait s’agir d’Ebola. »
Ces six dernières semaines, la lutte contre l’épidémie d’Ebola en RDC s’est heurtée à de nouveaux obstacles : désinformation, pénurie de matériel médical, conséquences des coupes budgétaires de l’USAID et extrême pauvreté, des millions de personnes étant confrontées à une famine sévère. Le personnel soignant a également témoigné auprès de Truthdig des difficultés rencontrées pour transporter équipes et équipements dans un contexte de contrôle territorial morcelé, de conflit armé et de massacres.
Mais la clé de la lutte contre l’épidémie réside dans le dépistage rapide des personnes exposées au virus, explique à Truthdig le professeur Jean-Jacques Muyembe, co-découvreur du virus Ebola en 1976 ainsi qu’un traitement par anticorps et qui est aujourd’hui directeur général de l’Institut national de recherches biomédicales de Kinshasa. Mais, ajoute-t-il, les divers défis économiques, sanitaires et liés aux conflits rendent cette tâche extrêmement difficile.
Une détection tardive
En Ituri, bon nombre attribuent d’abord les décès à des pratiques et forces mystiques, et le virus peut ainsi se propager sans être détecté. Les morts s’accumulent. Les familles enterrent leurs proches sans savoir précisément ce qui les a emportés.
Pendant ce temps, les autorités sanitaires peinent à identifier l’origine de la maladie. Treize échantillons sont finalement envoyés à Kinshasa pour analyse. Plus de soixante personnes auraient déjà perdu la vie lorsque les résultats confirment, le 15 mai, le retour d’Ebola dans cette partie du pays.
Ce retard a mis en lumière des problèmes plus profonds au sein du système de surveillance mis en place pour détecter le virus. Le test de diagnostic, GeneXpert, détecte une souche différente, et s’est donc révélé négatif. Une rupture de la chaîne d’approvisionnement a empêché le maintien au froid des échantillons destinés aux analyses. Divers responsables, notamment des professionnels de santé et des responsables politiques, n’ont pas donné l’alerte à temps. Les réductions de l’aide humanitaire ont également nui à la surveillance.

Le 18 mai, de nouveaux prélèvements confirment d’autres contaminations. Parmi les personnes infectées figure également Peter Stafford, un citoyen américain travaillant depuis 2023 à l’hôpital de Nyankunde, à une quarantaine de kilomètres de Bunia. Après plusieurs semaines de traitement, il est déclaré guéri le 6 juin dans un établissement hospitalier à Berlin.
L’épidémie de maladie causée par le virus Ebola, qui provoque une fièvre hémorragique extrêmement contagieuse, poursuit sa progression en RDC. Au 21 juin, le ministère de la santé a déclaré 956 cas et 247 morts confirmées – sans compter les 19 cas répertoriés en Uganda.
Le 14 juin a enregistré une hausse record du nombre de cas, et endiguer l’épidémie s’avère difficile pour diverses raisons. Cette flambée présente une particularité majeure : elle est causée par le variant Bundibugyo et non par la souche Zaïre, responsable de plusieurs épidémies antérieures. À ce jour, aucun vaccin homologué ni traitement spécifique n’existe contre cette variante.
L’Ituri, principal foyer de l’épidémie, constitue qui plus est l’une des régions les plus complexes du pays. Province minière riche en or, elle est traversée depuis des années par des conflits armés, des déplacements massifs de populations et une profonde crise humanitaire. La province enregistre plus de 900 000 déplacés victimes des groupes armés.
Une riposte compromise par la désinformation
Contenir Ebola en Ituri est également devenu une lutte contre la désinformation. Des publications virales sur les réseaux sociaux affirment qu’il n’y a pas d’Ebola dans la région, et on estime qu’une personne sur trois en Ituri ne croit absolument pas en l’existence du virus.
La méfiance historique à l’égard des autorités sanitaires est renforcée par l’insécurité, les tensions politiques, et les inégalités, ainsi que par les inquiétudes concernant le trafic d’organes et la promotion de traitements non validés.
Les informations fiables sont rares et les résidents dépendent du bouche à oreille pour les dernières nouvelles, ce qui peut déformer les faits. Certains habitants voient Ebola comme un stratagème destiné à attirer des financements internationaux.
« Dans plusieurs villages reculés, beaucoup pensent qu’Ebola est un business », explique Isaiah Katavu. « Certains disent que ce sont des microbes apportés par les Blancs pour les injecter aux Africains. »
La méfiance autour de la 17ᵉ épidémie d’Ebola en Ituri s’explique par plusieurs facteurs
notament les mauvaises expériences du pays au cours des épidémies précédentes. La théorie de l’“Ebola business” remonte à l’épidémie de 2020, lorsque trois ambassadeurs de pays ayant envoyé de l’aide financière à la RDC se sont érigés contre la corruption. Des listes de paie gonflées désignaient alors quelque 4,000 agents supposément affectés à la réponse contre Ebola pour lutter contre seulement 120 cas.
Selon un rapport du groupe d’Etude sur le Congo, des groupes armés ont monnayé la violence, se faisant « acheter » par la Riposte et n’hésitant pas à prolonger l’épidémie pour continuer à tirer profit de la crise.
« La plus grande faiblesse dans la riposte reste le manque d’adhésion communautaire. »
Cette méfiance a parfois dégénéré en violence. Le 21 mai, à l’hôpital général de référence de Rwampara, en périphérie de Bunia, une foule en colère s’en est prise à un centre d’isolement destiné aux patients atteints d’Ebola. Les manifestants contestaient les circonstances du décès d’un proche et exigeaient la restitution du corps. La situation a rapidement dégénéré, et la police est intervenue, procédant à des tirs de sommation. Deux tentes d’isolement ont été incendiées, et plusieurs patients ont pris la fuite.
« La plus grande faiblesse dans la riposte reste le manque d’adhésion communautaire », explique à Truthdig Augustin Bedidjo, coordonnateur de l’Association des Exploitants Miniers Artisanaux pour la Pacification et la Reconstruction de l’Ituri.
« Beaucoup de familles continuent à se méfier des équipes sanitaires, » dit-il. « Certaines cachent même des malades ou refusent de signaler des cas suspects. »
Chaque malade caché complique le travail de traçage des contacts, ajoute-t-il. « Lorsqu’une famille cache un malade, les équipes ne peuvent pas identifier rapidement les personnes exposées. Chaque retard augmente le risque de propagation. »
Plusieurs familles dans de nombreux villages continuent à observer leurs rites, tout en vivant dans la précarité suite au manque d’eau, à la promiscuité dans les habitations, et à la nécessité de travailler tous les jours pour subvenir à leurs besoins. Ils peinent ainsi à respecter les mesures sanitaires de base comme le lavage des mains, la limitation des contacts avec les malades, et le respect des enterrements sécurisés.
« Nous faisons face à plusieurs obstacles, » poursuit Bedidjo : « le déficit d’adhésion communautaire, la vulnérabilité économique des populations et, surtout, le manque de financement des organisations locales ».
La vulnérabilité économique du pays est aggravée par les carences du système de santé. Ces deux facteurs illustrent un paradoxe amer en RDC, l’un des pays les plus riches en minéraux au monde mais qui figure pourtant parmi les dix pays les plus pauvres. Malgré ses ressources minières inexploitées estimées à 24 000 milliards de dollars, la plupart des compagnies minières en RDC sont étrangères, et ces richesses ne restent pas dans le pays, dont la population doit tenter de survivre avec moins de 3 dollars par jour.

Les agents de santé traitant Ebola en RDC affirment qu’ils manquent de tentes d’isolement individuelles pour les patients, ainsi que d’équipements de protection suffisants pour les travailleurs. Actuellement, les tentes d’isolement pour plusieurs personnes débordent, et il n’y a aucun lit disponible dans les hôpitaux de la région touchée.
Selon Bedidjo, la décision de Donald Trump de couper le financement de l’USAID début 2025 a eu de fortes répercussions au sein des organisations gouvernementales et non gouvernementales en RDC, fragilisant encore plus les capacités locales de sensibilisation et de surveillance.
En 2024, le financement américain à la RDC s’élevait à 1,4 milliard de dollars. En 2026, il avait chuté à 146 millions de dollars. Les programmes destinés à détecter les cas d’Ebola, à alerter les communautés en cas d’infection et à distribuer des kits d’intervention ont donc vu leur financement réduit. La réduction des financements a contraint les organisations humanitaires à diminuer leurs effectifs, tout en maintenant leurs opérations avec un personnel réduit.
« Ce sont elles qui peuvent convaincre les familles, expliquer les mesures sanitaires dans les langues locales et réduire la méfiance, » explique Bididjo. « Mais sans soutien financier ni logistique, leur capacité d’action reste limitée », ajoute-t–il.
Les conflits armés entravent la riposte à Ebola.
Comme lors des précédentes flambées, l’insécurité demeure l’un des plus grands défis de la riposte. Certaines parties de l’Ituri, proches des zones touchées, sont encore en proie à la violence armée. Le 4 juin, quatre personnes ont été tuées dans le village de Tchelo, du district de Djugo, en Ituri, lors d’une attaque attribuée à des miliciens de la Coopérative pour le développement du Congo (CODECO) – une coalition de groupes armés issus de la communauté lendu. Très actif dans la province d’Ituri, riche en minéraux, le mouvement est régulièrement accusé d’attaques contre des civils et des sites miniers.
Dans le territoire de Mambasa (toujours en Ituri), où certains cas ont été confirmés, les rebelles des Forces démocratiques alliées (ADF), liés au groupe État islamique, poursuivent également leurs incursions meurtrières. Leur plus récente incursion a eu lieu le 31 mai, causant la mort de 21 personnes en une nuit.
Pour les professionnels de santé, ces attaques compliquent considérablement la surveillance épidémiologique.
« Lorsqu’il y a une attaque, les populations fuient dans toutes les directions », explique à Truthdig le docteur Louis Mutuza, médecin basé à Beni et acteur de la riposte Ebola entre 2018 et 2020. « On perd alors la trace de certaines personnes qui peuvent être porteuses du virus. »
Dans un tel contexte, identifier les contacts et suivre les chaînes de transmission devient un défi . « Cette épidémie est plus complexe que les précédentes parce qu’il existe aujourd’hui une multitude d’acteurs armés sur le terrain », explique Mutuza.
« Lorsqu’il y a une attaque, les populations fuient dans toutes les directions. »
« Certaines zones rendent compte aux autorités gouvernementales, » ajoute-t-il, « tandis que d’autres sont sous contrôle de groupes armés. Cela complique énormément la coordination. »
Dans plusieurs parties des provinces voisines du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, l’autorité de l’État demeure limitée. Certaines zones de ces provinces, notamment autour de Goma et de Bukavu, sont contrôlées de facto par des groupes armés. Cette fragmentation du territoire ralentit le déploiement des équipes médicales et perturbe les opérations logistiques.
« Travailler dans ces zones est un travail à très haut risque », insiste Mutuza. « Chaque matin, nous partons sans savoir si nous rentrerons le soir. Les équipes médicales peuvent être attaquées, kidnappées, ou se retrouver au milieu d’affrontements. »
Pour Mutuza et ses collègues qui ont participé à la précédente riposte entre 2018 et 2020, les souvenirs de cette épidémie servent de rappel de ce qui pourrait mal tourner aujourd’hui. Mutuza se remémore que, lors des épidémies antérieures, certains déplacements nécessitaient de longues négociations avec des groupes armés. Parfois, les équipes sanitaires devaient expliquer leur mission pendant plusieurs jours avant d’obtenir l’autorisation d’accéder à certaines localités.
« Dans les zones les plus dangereuses, les opérations étaient parfois menées sous escorte de la Mission de l’Organisation des Nations Unies pour la stabilisation en République Démocratique du Congo (MONUSCO), ou des forces armées congolaises, » ajoute-t-il. Malgré ces précautions, certaines régions demeuraient pratiquement inaccessibles.
« Il existait des endroits où aucune escorte ne pouvait entrer » ajoute-t-il. « Dans ces cas-là, il fallait respecter des règles imposées localement pour être accepté. »
L’essentiel est de détecter tous les cas
En réponse à l’épidémie, le Rwanda et l’Ouganda ont fermé leurs frontières, et l’aéroport de Goma reste paralysé. Le ravitaillement humanitaire est gravement perturbé par le manque de vols et de personnel dans cette région désormais classée en zone rouge, se désole le docteur.
« Le grand défi de cette riposte sera de détecter tous les contacts et d’isoler rapidement ceux qui développent des symptômes »,explique le microbiologiste Muyembe. Et note que l’expérience des épidémies précédentes a démontré jusqu’où certains patients seraient prêts à aller pour éviter les autorités.
« Certains patients se réfugiaient auprès de groupes armés pour éviter les équipes de santé, » explique-t-il.
« Nous sommes généralement parvenus à dialoguer avec ces groupes, » ajoute Muyembe. « Nous leur expliquions que s’ils gardaient les malades auprès d’eux, l’épidémie finirait également par les atteindre. »
Cette approche avait permis d’ouvrir des couloirs humanitaires et de poursuivre les activités de surveillance dans des zones autrement inaccessibles. « Nous appliquerons la même méthode aujourd’hui », assure-t-il.
La RDC compte un médecin pour 5 000 habitants (contre un médecin pour 350 habitants en Angleterre, par exemple). Malgré les difficultés considérables, ces professionnels de santé sont pleinement mobilisés dans la lutte contre l’épidémie.
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